Election à l’Ordre des avocats : un candidat, zéro concurrent
J’ai vu cette scène. Une fois. Ça m’a suffi. Entre portes closes et noblesse de profession, découvrez les « élections » du discret Ordre des avocats de Genève.
Le 31 mars, près de 2200 avocats sont convoqués au Palais de justice.
La salle peut en accueillir environ 250.
Tout est déjà là.

Place du Bourg-de-Four, 17h30.
Vieille-Ville.
Quelques marches, une grande porte.
On entre à gauche.
Puis vient le portique.
Le justiciable pose son sac, enlève sa ceinture et sa montre, écarte les bras quand ça sonne. Contrôle. Procédure. Rhabillage. Un petit ticket lui est remis. Il faudra le scanner aux portes automatiques pour pouvoir sortir.
On sait directement où on met les pieds.
Et qui a vraiment le pouvoir.
L’avocat, lui, prend le couloir d’à côté. Même bâtiment. Même entrée.
Mais chacun sa place.
Rien, dans cet article, n’est une métaphore. Je ne fais que décrire l’architecture de la justice genevoise.

Les robes s’agglutinent, clope au bec, dans la cour du Palais.
Arcades, fontaines, pierre classée, vieille République… Tout ici respire l’importance et la gravité de l’Institution. Rien, à première vue, qui donne l’irrésistible envie de lever les yeux au ciel.
Alors, levons-les. Là-haut, un filet.
Pour empêcher un prévenu de s’évader en hélicoptère?
Allons donc. Nous sommes à Genève.
Treize mille francs de grillage pour tenir les pigeons à distance [ndlr : oui, 13’000.-].
Ici, on protège mieux la façade des fientes que la Très Sérieuse République de sa propre caricature.

La porte s’ouvre.
Des rangées de sièges vert bouteille. Un parterre, une galerie. Une acoustique réputée calamiteuse. Une arche gothique du XVe siècle enchâssée dans les murs.
Couvent, hôpital, puis justice.
Les pierres ont vu passer plusieurs régimes.
Ce soir, elles accueillent une assemblée générale.
Environ 250 places.
Un membre sur huit aura le privilège d’être présent. À peine plus de 10 %.
À ce niveau, on n’ose plus parler de contrainte logistique. On convoque large. On vote étroit. Un Petit Conseil dans un Grand Ordre.
La salle était pleine pour un concours d’art oratoire. Le sera-t-elle, cette fois-ci, pour ratifier un bâtonnier et une vice-bâtonnière ?
Daniel KINZER et Annette MICUCCI, les seuls en lice.
L’élan, la vitalité, la concurrence, c’est pour le Conseil [ndlr : le Bâtonnier est président. La Vice-Batônnière, son bras droit, deviendra la future Bâtonnière, dans deux ans. En dessous, il y a le clergé de l’Ordre. Depuis peu, douze élus. Avant, c’était neuf. Mais je vous laisse découvrir les méandres hiérarchiques ici]. Pour les deux postes qui comptent, tout est déjà réglé.
Il n’y a pas d’autre candidat pour le bâtonnat. C’est la tradition.
Osons tout de même le blasphème : quand il n’y a qu’un nom sur le bulletin, on ne choisit plus vraiment. Et appeler ce protocole une élection relève déjà d’une certaine générosité de langage. Disons nomination, si l’on tient aux formes.
Le terme historique, à Genève, reste cooptation.
À l’extérieur de notre salle, il y aura du monde. Le fameux « vote par procuration ».
À l’intérieur, on parlera au nom de tous.

Les robes s’engouffrent comme on entre chez soi.
Dignes, ajustées, sérieuses. Certaines sont neuves, d’autres héritées. Toutes produisent le même enchantement. La moindre arrivée est élevée au rang d’apparition.
Elles imposent d’emblée, qu’ici, on est entre de bonnes gens.
Dans une salle comme celle-ci, les robes ne couvrent pas seulement des corps.
Elles habillent tout un petit monde.
Elles le rendent respectable.
Elles lui donnent une forme institutionnelle.
À Genève, tout est proche.
La plupart des études d’avocats [ndlr : c’est comme ça qu’on dit cabinet, ici] sont à quelques dizaines de mètres. Le Palais est un point de passage quotidien. Quand on en sort, on prend ensuite le café sur la terrasse de la Clémence. Parfois, on déjeune au Demi-Lune.
Les visages se reconnaissent. Les trajectoires se croisent. On plaide ensemble. On siège ensemble [ndlr : à Genève, on serait surpris de ne pas voir de (notable) avocat à la tête d’un conseil d’administration de régie publique]. On enseigne ensemble [ndlr : plusieurs de ces visages se retrouvent dans le même atelier de l’ECAV. Mais ça, c’est pour bientôt]. Les anciens occupent l’espace avec la familiarité de ceux qui ne la quittent qu’au trépas.
On finit par se retrouver partout.
Ensemble.

Chut. La Bâtonnière GIROUD se met à parler.

Madame l’ancienne Bâtonnière,
Messieurs les anciens Bâtonniers,
Monsieur le Vice-bâtonnier,
Mesdames et Messieurs les membres du Conseil de l’Ordre,
Madame la Première Secrétaire
Mesdames les anciennes Premières Secrétaires,
Messieurs les anciens Premiers Secrétaires,
Mesdames les Présidentes, Messieurs les Présidents de commissions,
Chères Consœurs,
Chers Confrères,
La liste est longue.
Elle est faite pour l’être.
Plus on nomme de titres, plus on produit de l’institution. Et plus l’institution se donne des airs naturels, moins elle paraît discutable. Alors la révérence s’installe. Avec elle, l’habitude et cette impression très utile que l’Ordre des choses va de soi.
Puis, naturellement, le discours. Le même, ou presque. Celui qu’on ressert chaque année avec ce mélange de gravité, de suffisance et de satisfaction institutionnelle qui finit par tenir lieu de (double)pensée.
Indépendance.
Etat de droit.
Déontologie.
Secret professionnel.
Esprit de confraternité.
Genève comme capitale économique du droit.
Moyens de ses ambitions.
Dans la bouche de l’Ordre, ces mots circulent comme une monnaie très ancienne dont plus personne ne vérifie la valeur.
Un milieu, ses rites, ses codes, ses réflexes.
Rien que de très banal en terres genevoises.
La scène pourrait s’arrêter là. Elle ne s’arrête pas là.
Parce qu’ici, le cérémonial n’est pas qu’un décor.
Il se prolonge en dispositif d’Etat.
Le soir où l’Ordre élit son bâtonnier [ndlr : à ce jour, l’actuelle Bâtonnière Sandrine GIROUD est l’exception qui confirme la règle], il désigne du même coup le vice-président de l’organe qui contrôle l’entrée dans la profession. « En amont » du stage.
Le Conseil de direction de l’Ecole d’avocature (ECAV).
Celui qui fixe les modalités des examens. Et nomme les enseignants. Et désigne la commission d’examens. Et valide les résultats. Le passage obligé pour devenir avocat à Genève.
À Genève, le verrouillage a ceci d’élégant qu’il n’a même pas besoin de se cacher. Annette MICUCCI y siège depuis 2021. La future vice-bâtonnière est donc déjà dans la maison [ndlr : Conseil de direction de l’ECAV. Commission de formation permanente de l’Ordre. On ne peut même pas dire que c’est discret. C’est juste que personne ne regarde].
L’élection ordinale alimente directement la direction du filtre. Et ce filtre prend racine, ici, dans cette salle.
Il y a deux siècles et demi, Genève se disait égale pendant que le pouvoir tournait dans un cercle étroit.
Ça, c’était l’Ancien régime.
Depuis, la ville a modernisé ses tissus, ses formules et ses rites. Les conseils de famille ont pris la forme de commissions. L’entre-soi a appris à parler déontologie. La reproduction, elle, n’a jamais renié sa vocation pour la gouvernance.
Le 31 mars, dans la salle A3, on ne se contentera pas d’ « élire » un bâtonnier et une vice-bâtonnière. On reconduira un petit monde avec tout ce qu’il faut de gravité, de titres et de vieille assurance pour lui donner l’apparat de l’évidence.
Une salle trop étroite pour la profession entière.
Des titres trop longs.
Des anciens qui ne renoncent jamais.
Les mêmes noms en boucle.
La même boucle qui se referme.
Et, au bout du cérémonial, des doubles, triples, quadruples casquettes qui s’empilent généreusement à l’ECAV.
L’assemblée sera suivie d’un apéritif au célèbre Café Papon. Là où nos notables sont accueillis depuis 218 ans. On vote. On se retrouve. On rit. Puis chacun rentre chez soi avec le sentiment très républicain du devoir accompli.
Autrefois, on parlait d’aristocratie. Le mot a disparu du quotidien.
Le mécanisme, beaucoup moins.









