Lettre à Madame la Marquise provinciale de Lugon du Bout du Lac…
… et à ses créanciers guillotinés.
Tu connais le mot Citoyen, toi ? Le vrai. Celui de 1789. Celui qui a remplacé « Monsieur » et « Madame » le jour où l’on a cessé de demander la permission. Le mot de Saint-Just. Celui qu’on se lançait entre égaux, pendant que les Marquises de province pliaient bagage.
Direction ? Far Genf, évidemment.
Madame Lugon en a fait un pantin. Ce matin, dans sa chronique, elle invente un « Citoyen » – majuscule comprise – et lui fait dire ceci :
« Qu’on les foute en taule au lieu de leur donner la parole »
Alors les Citoyens vous répondent, Madame. Les vrais. Ceux d’en bas.
Vous parlez pour nous tous, humilité oblige. Vous nous présentez en « débiteurs solidaires ». Et vous avez raison sur un point – il y a une ardoise et le contribuable la paiera « de sa poche », pour reprendre votre jolie formule.
Faisons les comptes. Puisque que vous avez oublié de nommer le Créancier.
Au débit des campeurs, votre hydre à 60 têtes, « quelques millions », écrivez-vous, pour des dégâts qui seront, peut-être.
La référence, c’est 2003. Un million de francs de vitrines. Zéro mort.
Au débit de vos sept invités – ceux que vous appelez, sans rire, « sept vieilles démocraties» :
2 milliards de dollars de droits de douane prélevés sur les marchandises suisses en 8 mois. Sur le dos de vos congénères.
4 à 5 milliards de francs de surcoût énergétique, pour la seule guerre d’Iran.
1700 francs par ménage, par an.
20000 emplois menacés.
Le secret bancaire gisant sur le sol, voilà 4,4 milliards d’amendes à vos con-citoyens. Sans parler de Credit Suisse emporté par une contagion venue d’outre-Atlantique.
Et, sur la facture de sécurité du Sommet des Sommités de l’ignoble, 40 millions, que la France refuse de payer. Pas un centime, arrogance de noblesse s’il en est une.
5000 à 10000 fois la note des campeurs.
Macron a décidé seul. Il vous envoie l’addition et vous la trouvez burlesque quand c’est un syndicaliste qui la conteste.
Voilà votre débiteur solidaire, Madame. Le Créancier n’habite pas le parc des Cropettes. Il atterrit à Cointrin le 15 juin et vous lui déroulez le tapis.
Sauf qu’il ne lira pas votre brûlot de campagne.
Votre Citoyen « s’interroge »… « Travaillent-ils, payent-ils des impôts ? Bénéficient-ils de subventions ou puisent-ils dans les héritages familiaux ? ».
Le SIT compte 10000 cotisants. Des infirmiers des HUG. Des nettoyeurs de l’administration. Des aides à domicile. Des éducateurs. Ils travaillent – y compris le matin, oui oui, le diable que vous dénoncez se lève tôt, lui aussi.
Ils paient même la part d’impôt que vos 7 invités, eux, optimisent par ailleurs.
L’héritage et la subvention, Madame, ils sont à Évian. Pas aux Cropettes.
Reste votre phrase. Celle que vous glissez dans la bouche de votre pantin pour ne pas l’assumer :
« Qu’on les foute en taule au lieu de leur donner la parole, comme ça ils comprendront ce qu’est le fascisme ».
Vous savez qui a tenu ce raisonnement avant vous ?
La Maison-Blanche de Nixon, en 1968, avait deux ennemis : la gauche anti-guerre et les Noirs. On ne pouvait pas interdire d’être l’un ou l’autre - alors on a fabriqué un prétexte, la drogue, on a criminalisé à tour de bras, et le reste, c’est son conseiller John Ehrlichman qui l’a raconté au journaliste Dan Baum en 1994 (Harper’s, 2016) :
« On arrêtait leurs dirigeants, on perquisitionnait leurs domiciles, on cassait leurs réunions, et on les salissait chaque soir au journal télévisé. Savions-nous qu’on mentait ? Bien sûr que oui ».
On ne met pas les manifestants en prison pour avoir parlé. [ndlr : pas encore - le projet de « loi » du PLR a été rejeté 55 contre 42]. On les salit chaque soir au journal télévisé.
Six chroniques en 3 mois, Madame. Le journal télévisé, c’est vous.
Mettre en prison ceux qui parlent, pour qu’ils « comprennent ce qu’est le fascisme ». Relisez-vous. Lentement. Le plomb que votre génération a trop longtemps respiré vous le demande.
Vous trouvez « exagéré » qu’on cherche le fascisme du côté de Merz ou de Macron. Soit. On peut en débattre – sérieusement, sans banderole, et surtout, sans œillères. Mais on n’a besoin de traiter personne de fasciste pour noter ceci.
Le 28 février, à 10 h 45, un missile s’est abattu sur une école primaire de Minab, dans le sud de l’Iran. Le toit s’est effondré sur les classes. 156 morts, d’un coup, d’un seul. 120 enfants annihilés. Une frappe américaine. L’ONU a condamné.
Les États-Unis sont l’une de vos « sept vieilles démocraties ». Vous avez écrit six chroniques sur le G7. Le mot Minab n’y figure pas une seule fois.
Le 7 mars – 8 jours après le massacre d’une école – vous trouviez encore le moyen d’intituler une chronique « luxe, missiles et franche rigolade », et d’en tirer pour seule « question sérieuse », le rapatriement des Suisses « noyés dans le champagne ».
La banderole « Face au fascisme » ne dit pas que les ayatollahs sont des enfants de chœur. Elle dit qu’on peut regarder les deux.
Un fait n’en efface pas un autre.
Vous, vous avez choisi de ne regarder ni l’un ni l’autre. Vous vous obsédez sur le pont du Mont-Blanc.
Et vous terminez, ce matin, par votre trait préféré :
« Je suggère à NoG7 la nage papillon dans le détroit d’Ormuz. Ça nous fera des vacances ».
Dans le détroit d’Ormuz, Madame, depuis ce même 28 février, la navigation est à l’arrêt, les pétroliers ne passent plus, le Guide suprême iranien est mort (fêtons la tête d’un énième dirigeant qui roule sous le poids de sa misérable existence !), et des milliers de Citoyens avec lui.
On n’y fait pas la planche. On y compte les corps. Vous proposez à ceux qui s’opposent à la guerre d’aller se noyer dans la mer. Pour votre propre petit confort, loin de vos dissonances cognitives.
Alors, Madame la Marquise. Reprenons les livres, puisque vous les tenez.
Le mot Citoyen, vous l’avez emprunté. Il appartient aussi aux 10000 du SIT, aux étudiants de la CUAE, à tous ces « militants » que vous fustigez. Pas à la dame qui, depuis son petit château de la route des Jeunes, trouve la rue « burlesque » et les missiles rigolos.
Vous appelez NOG7, un « monstre », une « hydre » à « neutraliser ». C’est le mot exact des mémos du FBI contre les militants des droits civiques dans les années 70.
Vos prédécesseurs en chronique de Cour trouvaient eux aussi les opposants au napalm « hystériques » et « parasites ».
On les relit aujourd’hui à côté des photographies de My Lai.
Demain, on vous relira à côté de celles de Minab.
Et c’est là que l’Histoire devient cruelle.
Car la note, vous ne la paierez pas. Personnellement.
Vous êtes de la génération qui a grandi le poumon dans l’essence plombée – l’épidémiologie en a chiffré le coût sur le discernement (Reuben et coll., 2017). [ndlr : nous ne vous en tenons pas rigueur. C’est documenté].
Le verdict de l’Histoire tombe lentement. Trop lentement pour vous. Vous serez partie – de vieillesse, dans votre lit, sans une égratignure – bien avant que les manuels ne posent vos « Sans permission » entre le bilan des tarifs et la liste des propagandistes du Pouvoir.
La guillotine de l’Histoire ne vous trouvera pas.
Ce sont vos enfants qui ouvriront les archives.
Et qui paieront, solidairement, la dette que vous leur avez laissée.
À part ça, Madame la Marquise – tout va très bien.





